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L’HOMME ET LA TECHNIQUE

Vers une révolution ou une bonne entente ?

À l’égard du phénomène technique, existe une ambivalence d’attitude : d’un côté, on peut de moins en moins s’en passer au quotidien ; d’un autre, on décrie sa nuisance : la prolifération d’outils et de machines s’interpose dans les relations que l’homme entretient avec son environnement et avec ses semblables, les dénature en imposant sa marque. Le confort crée aussi une forme d’inconfort qui ne dit pas encore tout à fait son nom.

Trois questions se posent dès lors :

Peut-on penser l’être humain sans ses techniques ?

Dans son ouvrage L’Évolution créatrice, Henri Bergson (philosophe français) le souligne : avant d’être un être qui pense, l’homme est un être qui fait, fabrique, produit, invente, notamment ses outils ; en somme un homo faber. Loin d’être une simple contingence, la technique est un rouage essentiel à la condition humaine. Du fait de son activité technique, l’homme transforme la nature et sa nature. Ainsi, lorsque le bûcheron abat un arbre, il domestique le bois pour se chauffer, mais se forge en même temps une carrure.

De la pierre taillée à l’ordinateur en passant par le sextant, bien des inventions ont bouleversé la culture comme la civilisation. L’apparition de nouvelles techniques génère des relations sociales et politiques nouvelles entre les hommes, mais aussi des idées scientifiques, culturelles et idéologiques parfois révolutionnaires, sans parler de sentiments sous la forme d’une esthétique ou d’une sensibilité inédites. La technique est immanente à toute culture (même à la plus primitive d’entre elles) ; la nature profonde de l’homme est elle-même technique. Qui ne connaît le mythe de Prométhée et de la domestication du feu par lequel l’homme détermine son identité entre la nature et la divinité !? Qui s’étonne encore de la modification que l’hyperconnectivité opère sur l’esprit des jeunes générations !?

Quelles sont les raisons qui nous font craindre que l’homme aliène son humanité dans la technique ?

Dans presque tous les champs de son activité l’homme se retrouve obligé de s’adapter — et cela sans arrêt — aux outils de production et de télécommunication modernes. Aux profits des modes qu’induit cette technologie, l’homme est détourné des buts que la nature lui a fixés et même dépossédé de son être. Par exemple, la télécommande a introduit le « zapping » qui lui-même diminue notre capacité d’attention prolongée. Qui plus est, l’évolution technique est telle que son rythme nous prive du temps qu’il est nécessaire pour évaluer les conséquences aussi bien négatives que positives qu’elle peut avoir sur nos propres attentes vitales.

3. Si la technique peut mettre en péril l’humanité de l’homme, est-ce à cause de la technique elle-même ou bien de l’utilisation irréfléchie que les hommes en font ?

Dans Essence de la technique, Martin Heidegger (philosophe allemand) montre que la technique moderne n’est pas un ensemble d’instruments au service des projets humains, mais un système qui tend à s’autonomiser, à imposer ses normes et finalités propres. Généralisée dans le monde moderne, la rationalité technique, avec son critère majeur d’efficience, colonise tous les aspects de la réalité Dès lors, Heidegger est pessimiste : selon lui, l’espoir de commander et d’orienter librement la technique est devenu vain.

Théodore Kaczynski (mathématicien et anarchiste américain) insiste particulièrement sur l’incompatibilité radicale qui existe entre le désir de liberté et la technologie qui exerce un contrôle et une régulation sur la vie de chacun. Faute de législation ou institution encore capables de protéger efficacement les individus contre la marche triomphante et irréversible de la technologie, dans son Manifeste contre la société industrielle, Kaczynski en appelle à une révolution anti-technologique universelle, susceptible de réorienter l’être humain vers « les nécessités physiques de l’existence ». Il s’agit ainsi de lui restituer la capacité intellectuelle et morale de juger la technique, de lui permettre de retrouver outre une liberté de penser, une véritable autonomie d’action vis-à-vis de son emprise.

Ellul (sociologue et théologien français) s’exprime avec encore plus d’emphase dans son livre Le bluff technologique : « La technique n’avance jamais en vue de quelque chose, mais parce qu’elle est poussée par derrière […] Le technicien travaille parce qu’il a des instruments qui lui permettent de réussir telle ou telle opération ». Dans un tel contexte, toute considération d’ordre moral aussi bien que toute quête idéale d’une autre vie en commun se révèlent dérisoires. L’homme a déjà perdu le contrôle de la machine ; dorénavant il est sommé de s’adapter au « système machinique total » par sa mise en conformité avec les normes de fonctionnement technologique. L’« alphabétisation au numérique » est envisagée dès les premières années de formation de l’enfant. Quant au bon système scolaire, déjà il est clairement conçu comme celui qui sera le mieux à même de préparer l’homme et la femme de demain à entrer confortablement dans le monde technicien.

Dans un entretien accordé au journal Le Monde, Michel Serres (philosophe français) se montre, lui, moins pessimiste. Si, de nos jours, tout semble dépendre de plus en plus de l’efficacité de nos techniques sur le monde qui nous entoure, cela signifie également que la relation de l’homme à la nature est elle-même transformée. Parallèlement à l’extension du pouvoir de l’homme sur la nature mais aussi sur les autres hommes, s’élargit le champ de sa responsabilité morale, politique et juridique. Du savoir sur la nature, on est ainsi passé à notre devoir envers elle, de la science de l’animal à notre responsabilité morale envers lui. En somme, par sa maîtrise accrue sur la nature, l’être humain se trouve davantage obligé de gérer l’ensemble des dimensions naturelles et humaines qui résultent de ses décisions ; il lui incombe dorénavant de « maîtriser sa propre maîtrise ».

Deux questions pour aller plus loin :

1. Considérez un outil technique ou technologique qui vous apparaît aujourd’hui totalement indispensable à votre quotidien. Que feriez-vous sans lui ? Comment vous sentiriez-vous si vous en étiez privé sur une longue période ?

2. Réfléchissez à une des dernières évolutions de la technologie moderne. Quels sont les avantages et inconvénients que vous (pré-)voyez dans ses utilisations et applications ?

3. Essayez d’envisager l’impact socio-politique et économique que la technologie aura sur nos vies futures (par exemple, l’on parle de la perte d’un tiers des emplois). À ce propos, qu’auriez-vous envie de dire à ceux qui gouvernent ?

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Faut-il ne juger de rien ?

Compte-rendu de l’atelier philosophique du 14 décembre 2017 animé par Alain Wuidar, agrégé de philosophie.

Remarques liminaires

« Qui suis-je moi pour juger ? » Pourtant, il est impossible de ne pas juger. Juger c’est, d’une manière clairvoyante ou non, comparer, choisir, mais aussi percevoir, imaginer, se souvenir, analyser, déterminer ou tout simplement avoir conscience… En un mot, juger est penser, et étymologiquement « peser », peser le pour et le contre en vue de l’efficacité, de la vérité ou de la justice. Certes, il est possible de ne pas prendre position, mais pour ce faire il faut encore juger soit que l’on manque d’un ensemble de compétences ou de discernement pour le faire, soit qu’on peut s’abstenir de juger selon l’objet (son éloignement par rapport à nos préoccupations) ou le moment qui sont pris en considération. Ajouter à cela, le mot « jugement » désigne à la fois le processus de réflexion lui-même et la finalité de celui-ci : la décision. Or, si « décision » implique « discrimination », elle ne signifie pas — nécessairement ! — « condamnation ». Ces distinctions (qui sont aussi des jugements) une fois établies, trois questions se posent : Qui peut juger ? Comment bien juger ? Dans quel but juger et surtout exprimer son jugement ?

Qui peut juger ?

Généralement, on parle du jugement de fait et du jugement de valeur. Le premier porte sur des réalités dites « objectives » ; reconnus universellement comme valides, leurs énoncés ne sont plus des thèses débattues. À ce titre, ils peuvent servir de principes de base à une recherche scientifique avancée. Tel est, par exemple, l’héliocentrisme pour l’astrophysique. Néanmoins, si cette dernière conception semble être « encore » une évidence, il n’en va pas de même de toutes les théories que l’on croit scientifiques. De fait, le darwinisme n’est-il pas mis à mal par le créationnisme !? Parallèlement, « Socrate est juste » peut très bien être un jugement de fait, objectif et empirique du même ordre que « cette pierre est lourde » : c’est-à-dire que l’on peut effectivement observer que Socrate se comporte — à un tel moment précis et selon tel ou tel critère communément accepté — avec justice.

Le jugement de valeur (ou de goût) ne porte pas lui sur une propriété intrinsèque à l’objet (choses ou circonstances) dont il est question, mais est inscrit dans le sujet qui évalue (ou dans l’œil de celui qui juge) selon les normes, le plus souvent sociales, qui le conditionnent. Autrement dit, selon la communauté à laquelle il appartient, l’individu accordera plus ou moins de valeur voire pas du tout, aux notions de justice, de bonté et de beauté. Par exemple, l’argent a/est sans doute une valeur, mais l’appréciation de celle-ci diffère selon le milieu, la formation qui sont les nôtres ou encore selon l’idéologie à laquelle nous souscrivons.

Si le jugement se révèle être ainsi un puissant discriminant socioculturel, en revanche, il ne se réduit pas non plus à l’application d’une norme collective (règle, code, loi, critère) implicite ou explicite. En réalité, sans avoir en amont analysé la validité de cette norme, chacun active aussi un processus d’interprétation qui lui et propre et qui prend la forme plus personnelle de ses croyances et expériences, de ses peurs et préjugés.

Comment bien juger ?

Sans doute l’analyse exhaustive par une personne « extérieure », neutre et légitimée aussi bien par ses compétences reconnues que par l’exercice honnête de son discernement sont des critères pour formuler la validité d’un jugement. Encore faut-il une écoute respectueuse de chacun fondée sur l’ouverture d’esprit, la sincérité d’un échange de valeurs et de références pour que sa validité puisse être appréciée et ce, toujours dans un contexte bien précis. Il n’y a plus de « jugement universel » !

Qu’il s’agisse de se juger soi-même ou de juger l’autre, de savoir qui l’on est ou d’évaluer l’autre, interfère toujours, en ces deux types de jugement, un mécanisme de projection. Dans le premier cas, le miroir est inévitablement brouillé : Suis-je l’être que moi-même je pense être ou celui que les autres voient comme tel ou tel ? Suis-je davantage celui que je fus, celui que je suis maintenant ou encore celui que je serai ? Dans le second cas, critiquer autrui c’est souvent lui attribuer les défauts (ou les qualités) que nous ne savons pas reconnaître en nous, cette part d’ombre que nous n’osons pas nous avouer.

Dès lors, avoir du jugement, serait-ce ne pas juger ? Comment ne plus porter un avis sur les autres ou sur leurs comportements, sur une situation ou sur soi-même ? En fait, le non-jugement exige une stabilité de ses émotions, un contrôle de ses pensées, et avant tout une acceptation de la réalité telle qu’elle est, satisfaisante ou non. En m’immergeant dans la réalité telle qu’elle est, ma pensée cesse de fonctionner de manière binaire (parasitée par les « j’aime / je n’aime pas »), mon mental s’apaise. Grâce à cette discipline, je peux me rendre disponible à mon propre ressenti, mais aussi présent à la parole de l’autre, cela m’aide à le comprendre avec empathie (à me mettre à sa place et non plus à m’en distinguer). Tel est le non-jugement : une clé pour aimer.

Dans quel but exprimer son jugement ?

Toutefois, lorsque nous ne pouvons nous abstenir de porter un jugement sur l’autre (car reconnaître sa singularité, c’est ne pas être indifférent à son existence et donc le « juger » digne d’intérêt) et de lui en faire part, il convient de nous demander pourquoi nous agissons de la sorte. Est-ce en vue de le faire progresser selon ses propres potentialités ou est-ce pour le rabaisser à l’échelle de nos propres désirs égocentriques ? Formuler cette alternative peut paraître simple, par contre il est ardu de la dénouer en faisant preuve de la plus grande honnêteté possible.

À côté de cette dimension morale, psychologique et éducative, c’est aussi sur le plan politique que le partage et la confrontation des jugements importent. Leur appréciation, leur pertinence, leur remise en question permettra peut-être de voir émerger un compromis « éclairé » qui revêt aussi la marque d’un « meilleur » sens commun. Une nouvelle « sagesse pratique » en quelque sorte verrait alors le jour et c’est au profit de celle-ci que chacun pourrait se sentir, de nouveau et réellement, mobilisé en vue d’un changement collectif.

Pour aller plus loin, quelques questions à vous poser :

  1. Sans doute avez-vous déjà porté sur une personne, un comportement ou une situation, un jugement que vous avez, ensuite, reconnu comme faux. Comment expliquez-vous cette erreur d’évaluation ou d’appréciation initiale ?

  2. Dans la forme de jugement (qu’on appelle un syllogisme) qui suit, qu’est-ce qui vous étonne ? Et pourquoi ?

« Tous les chats sont mortels. »

« Socrate est mortel. »

« Donc Socrate est un chat. »

Prochaine rencontre : le jeudi 25 janvier 2018 à 19h en la Bibliothèque publique de Vielsalm.

Thème de la soirée : « L’homme et la technique ? »

 

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AVONS-NOUS CE QUE NOUS MÉRITONS ?

Compte-rendu de l’atelier philosophique du 23 novembre 2017 animé par Alain Wuidar, agrégé de philosophie.

Défis sociétaux

Sous la notion de mérite qui, à première vue, peut paraître anodine, se cachent en fait d’importants défis sociétaux. De ceux qui mesurent toute la distance qu’il y a entre le droit formel et le droit tel qu’il se manifeste concrètement dans la vie quotidienne, entre la justice sociale proclamée et l’équité réelle toujours souhaitée.

Accepter le réel

Pourquoi, lorsqu’un événement survient, nous félicitons-nous : « Je l’ai bien mérité », ou nous lamentons-nous « Je ne méritais pas cela », tantôt avec un sentiment de justice, tantôt avec un sentiment d’injustice ? En fait, vu que les champs du réel et le sentiment de justice ne se recouvrent que rarement, il serait préférable de ne plus nous torturer inutilement et ainsi accepter, de façon clairvoyante, le réel tel qu’il est. Autrement dit, et si nous décidions de nous mettre dans un état positif de réceptivité à l’égard ce qui nous arrive tout simplement !

Mérite et critères d’attribution

Dans une économie de marché néolibérale, la « performance » est un critère décisif pour l’attribution d’une récompense. Par là, l’être humain se voit réduit à une liste de compétences prédéfinies qui sont à la fois constructibles, mesurables et utilisables. De nos jours, la reconnaissance d’une vertu, d’un comportement positif et inattendu ou encore d’un dévouement pour une cause noble ne valent plus guère l’estime d’autrui.

Mérite comme fonction idéologique

Le mérite consiste parfois à justifier l’existence d’inégalités sociales comme étant d’origine naturelle. C’est une façon de nous faire croire qu’il est juste qu’il y ait des inégalités. Corrélat de cette conception, une certaine idée de la réussite sociale est favorisée au détriment d’autres talents individuels, moins socialement valorisés, moins reconnus, et donc moins objets de préoccupations de la part du système éducatif.

Dans cette perspective, ne devrait-on pas plutôt accorder aux plus défavorisés la jouissance réelle de leurs droits ? Cela pourrait se faire par l’octroi d’un revenu, par l’accès à l’éducation (de qualité !), mais aussi à l’exercice effectif de leur liberté d’agir et même d’être ambitieux ! Cette idée est aujourd’hui reprise sous la notion de discrimination positive (un traitement préférentiel est attribué à une catégorie de personnes qui, en raison d’une appartenance de classe, d’ethnie ou de religion, mais aussi de leur sexe ou d’âge, ou de toute forme d’« handicap », sont habituellement confrontées à un manque d’opportunités). Au-delà d’une justice sociale formelle (et biaisée par et au profit de ceux qui sont au pouvoir), il s’agirait donc d’instaurer une bien plus grande équité concrète entre tous, et cela dès le départ de chaque trajectoire de vie.

Prenons un exemple. À l’encontre du discours politique qui, depuis plusieurs décennies, revendique l’égalité de tous les apprenants, n’y a-t-il pas de quoi s’étonner que l’école soit toujours aussi sélective ? Qui mieux est, celui qui réussit sans effort n’est pas plus « méritant » que celui qui a échoué malgré tous ses efforts, cela on le sent bien. Alors, si la notion de mérite « scolaire » doit subsister, ne devrait-elle pas davantage cibler le dépassement de soi, être orientée sur l’incitation à produire une société meilleure à travers le développement par chacun de ses propres capacités ?

Pour une redéfinition du mérite

Le mérite doit-il devenir un terme obsolète, un concept dépassé ? Pas nécessairement. D’abord, il demeure un critère d’appréciation d’autrui : la reconnaissance ou non de la valeur intrinsèque de l’autre est ce qui rend possible la vie en société. D’un côté, il apparaît juste de récompenser l’individu en proportion des efforts qu’il a fournis et de la volonté dont il a fait preuve pour développer ses dispositions personnelles ; d’un autre côté, cela ne devrait se faire que dans la mesure où celles-ci sont évaluées non pas en tant que telles, mais en fonction de l’intérêt qu’elles comportent pour l’ensemble de la société. Et c’est là que réside toute la différence !

Enfin, même si le mérite n’est qu’une forme de fiction, celle-ci peut être à la fois utile, en termes de stimulation et de motivation, de défi et d’émulation, mais aussi néfaste, avec ses effets pervers lorsqu’il s’agit de compétition, d’inflation à l’effort et de son caractère inutilement élitiste. En France, par exemple, obtenir son baccalauréat signifie, chaque année, une tension considérable dans le chef d’une importante frange de la population, mais ce diplôme obtenu, que vaut-il encore aujourd’hui ? Quelle perspective réelle d’avenir offre-t-il vraiment ?

Pour aller plus loin, encore quelques questions :

  1. Avons-nous le droit de nous plaindre ?

  2. Doit-on préférer la formule néolibérale « à chacun selon ses mérites » ou la formule marxiste « à chacun selon ses besoins » ?

  3. L’Homme doit-il être au service de la société, assurer sa prospérité de celle-ci, ou, est-ce l’inverse, la société doit-elle être au service de l’Homme, veiller sur le bonheur et la liberté de ce dernier ?

Prochaine rencontre :

le jeudi 14 décembre à 19h en la Bibliothèque publique de Vielsalm

Thème de la soirée : « Faut-il ne juger de rien ? »

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LA VIOLENCE PEUT-ELLE ÊTRE JUSTIFIÉE ?

Compte-rendu de l’atelier philosophique tenu ce 19 octobre 2017

Lorsqu’on parle de violence, l’on pense d’abord aux relations entre personnes (mais l’on peut aussi parler de la violence faite à la nature et, par analogie, de celle produite par la nature, de la violence exercée contre l’animal ou même vis-à-vis des objets…). Qu’elle soit physique ou morale, elle est parfois même celle qu’une personne s’inflige à elle-même. Qu’un équilibre psychocorporel soit perturbé, qu’un rythme contre nature soit imposé (par exemple celui subi par un enfant) ou qu’une peur non raisonnée s’immisce dans un esprit, peut alors se déclencher une réaction envers les autres ou soi-même.

Une autre forme de violence est celle qui s’exerce à l’encontre de groupes sociaux, et à l’intérieur de ceux-ci contre l’individu isolé qui est en attente d’un autre mode de socialité que celle imposée par le système libéral et son monde de compétitivité. D’un côté, un cadre légal dicté, semble-t-il, par quelques intérêts de holdings surpuissants ; de l’autre, le droit à la légitime défense revendiquée au nom de plus de justice et d’éthique dans les rapports humains. Face à la norme médiatico-financière des trois n — le prétendument « naturel-normal-nécessaire » — qui tente d’imposer sa loi au niveau global, des revendications prennent comme référence une réalité de base — le basic — en tant que redéploiement d’une authenticité plus profonde. Ce type, souvent local, de contestation en faveur d’une nouvelle hiérarchisation des valeurs, et donc plus respectueuse de la dignité de l’homme et des communautés, se heurte à des résistances plus ou moins concertées ou coalisées, telles que celles des droits constitutionnel et politique, mais aussi international et bancaire (pourtant censés être au service des citoyens). Pression – contrepression – répression (de la police ou de l’armée). Quel parti choisir !? Il nous semble, pour le moins, qu’une quête légitime de moralité et de justice, et donc du bien et du bonheur collectif, doit l’emporter sur le simplement légal, qui apparaît trop souvent dévoyé.

À l’ensemble de ce développement, un point d’importance doit être ajouté. Pour qu’une réaction à la violence ait des chances de se manifester, il faut déjà que cette dernière puisse faire l’objet d’une prise de conscience. Or, la violence s’exerce aussi et en grande partie au niveau de nos représentations mentales, à titre de croyances. Cela signifie que nous sommes simplement enclins à croire, sans nullement nous interroger, que ce qui est établi (souvent par une différenciation de classe sociale), relève de ce qui est « naturel-normal-nécessaire ». Cette violence est celle du symbolique dont Dom Helder Camara (évêque catholique brésilien, 1909 – 1999) disait déjà qu’elle « permet le fonctionnement d’un système, le légitime. Elle fait aussi obstacle à la saisie de ses excès et à la capacité d’y répondre. » C’est pourquoi, un débat d’idées nous aide à bousculer ce faux-semblant de normalité et aussi à élaborer, petit à petit, une pensée autre, anti-nomique, capable de contrer l’oppressante (non-)pensée.

Prochaine rencontre : le jeudi 23 novembre à 19h en la Bibliothèque publique de Vielsalm

Thème de la soirée : « Avons-nous ce que nous méritons ? »