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POUR UNE LECTURE ESTHÉTIQUE DU PAYSAGE

Compte-rendu de l’atelier philosophique du 22 mars 2017
animé par Alain Wuidar – Agrégé en philosophie (voir références sur LinkdeIn)

Objectivement, le paysage est une portion de territoire délimitée par le regard d’un observateur. Formé d’éléments naturels, il est aussi inexorablement modelé par l’activité de l’homme. Subjectivement, il s’agit d’une représentation mentale, valorisante ou dépréciative, qui relève de l’état d’âme, de la sensibilité, des souvenirs d’expériences vécues et de la culture de chacun.

Cette deuxième dimension de la notion de paysage renvoie clairement à sa perception esthétique. Mais que faut-il entendre par là ? Du côté de l’objet, ce terme désigne le repérage des critères qui font que telle ou telle chose suscite en nous un sentiment particulier de plaisir (ou de déplaisir). C’est l’unité et l’harmonie de sa composition, par exemple, qui nous fait juger belle cette nature ou cette œuvre d’art. Du côté du sujet, l’esthétique se veut une discipline qui étudie le processus de perception par les sens, qui appréhende comment nous sommes « sensoriellement » reliés au monde. Ainsi, par la sensibilisation des enfants à leur environnement, ils en viennent à le considérer comme un partenaire dont le respect garanti leur propre bien-être.

Le sentiment esthétique comporte encore un troisième aspect, plus difficile à mettre au jour. L’adage populaire dit : « le goût et les couleurs, ça ne se discute pas ». Néanmoins, une observation plus fine révèle qu’au fond de lui, chacun désire que son interlocuteur accorde son impression à la sienne, et même que puisse se dessiner, à plus grande échelle, les contours d’un consensus quant à ce qui est apprécié positivement ou, au contraire, négativement par l’ensemble de sa communauté. En l’occurrence, une fois qu’une convergence de points de vue s’est établie sur le fait que la beauté d’un paysage ne peut être gâchée ou, au contraire, doit lui être restituée, les personnes intéressées par l’« aménagement » d’un territoire partagent déjà une première base d’accord pour ensuite débattre quant à la manière d’y parvenir. Ainsi, à défaut de l’existence de normes légales de protection de la nature, le souci manifesté par une collectivité en faveur de la préservation esthétique d’un paysage devrait constituer, du moins on peut l’espérer, une première forme de garantie pour empêcher quiconque de faire « n’importe quoi » sur cet espace de territoire.

D’outil de production agricole, minière ou industrielle sans (grand) égard pour son attrait, l’espace est aujourd’hui devenu un patrimoine à conserver. Dans ce but, toute forme d’intervention sur un paysage présuppose une concertation entre les acteurs, souvent motivés par des intérêts différents : protection naturaliste, gestion économique, projet architectural et urbanistique, développement d’infrastructures destinées au transport ou au tourisme… autant d’approches appelées à définir, ensemble, une vision désormais esthétisante du paysage.

Mais comment s’apprécie en fait un paysage ?
Des modalités de lecture ont été développées qui se rangent en deux grandes catégories. La première à la fois sensitive et émotionnelle consiste à « entrer dans le paysage ». Elle permet déjà de caractériser un territoire sous une multitude d’aspects : L’espace circonscrit est-il homogène ou hétérogène, structuré ou déstructuré… ? Est-ce le silence ou le vacarme qui y prédomine… ? L’air y est-il vicié ou frais… ? L’atmosphère y est-elle accueillante ou hostile, paisible ou rude… ? Émane-t-il de ce lieu une atmosphère de liberté ou d’oppression… ?

Le second type de lecture se veut plus rationnelle. « Observer depuis l’extérieur », le paysage y est décortiqué d’après un grand nombre de critères. Une fois le périmètre d’observation choisi, il s’agit d’observer s’il comporte des éléments géologiques dominants (relief, cour d’eau…) et puis qu’elles sont ces particularités (petits pâturages ou vaste étendu céréalières, forêt naturelle ou exploitation forestière…). Enfin, on peut se demander si l’on a affaire à un site remarquable ou encore si ce lieu a été le décor d’une histoire particulière (de nos jours, par exemple, des touristes aiment se rendre sur les lieux de tournage de leur série préférée comme Star Wars ou Le Seigneur des anneaux).
Le paysage peut encore être décomposé géométriquement selon différents plans, lignes de force et points de fuite, qu’il ne faut pas confondre avec les points focaux constitués, quant à eux, par les éléments qui, en priorité, attirent le regard. Ce quadrillage permet, à son tour, de mettre en évidence nombre de contrastes entre les éléments constitutifs de l’endroit. On pourra alors dire que l’« orchestration naturelle » des « unités paysagères » (comme une vallée escarpée avec ses rochers abrupts, une clairière avec ses contrastes de lumière…) ainsi que l’équilibre qui peut exister entre ces diverses unités, est rompue par la présence de « taches ». Ainsi, le charme bucolique d’une clairière peut être déchiré par la présence à l’arrière plan d’une cheminée d’usine.

Une dernière étape consiste à faire la synthèse des éléments observés lors des deux étapes (affective et intellectuelle) précédentes pour les considérer, maintenant, dans une dynamique où les facteurs naturels interagissent avec les facteurs humains. Telle est la démarche « écologique » qui, idéalement, requiert l’intervention de chercheurs de plusieurs disciplines : de la géologie à l’économie, en passant par la zoologie et la botanique… sans oublier l’histoire et la psychologie…

L’analyse paysagère dans son ensemble permet donc d’appréhender quelle a été l’évolution d’un paysage au cours du temps passé. Mais, ce qui est plus intéressant, elle est également en mesure de considérer quel sera ou quel pourra être, pourvu que l’intelligence de l’homme s’y applique, l’avenir d’un paysage

Pour aller plus loin, encore quelques questions :

1. Observez un paysage qui vous est familier ou cher à votre cœur, qu’est-ce que vous éprouvez et pourquoi ?

2. Prenez le même paysage, et décomposez le en plans, lignes de forces, aires spécifiques et « taches ». Que voudriez-vous y apporter (ou en soustraire) pour le rendre totalement conforme à votre souhait ?

3. Toujours à propos du même territoire, comment voudriez-vous que tous les acteurs concernés puissent s’entendre, selon les critères en vigueur aujourd’hui, pour lui rendre son « utilité » selon vous optimal ?

 

Prochaine rencontre : le jeudi 26 avril à 19h30 en la Bibliothèque publique de Vielsalm
Thème de la soirée : « La Liberté d’information sur le Net »

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