Élaborez votre pensée

Faut-il ne juger de rien ?

Compte-rendu de l’atelier philosophique du 14 décembre 2017 animé par Alain Wuidar, agrégé de philosophie.

Remarques liminaires

« Qui suis-je moi pour juger ? » Pourtant, il est impossible de ne pas juger. Juger c’est, d’une manière clairvoyante ou non, comparer, choisir, mais aussi percevoir, imaginer, se souvenir, analyser, déterminer ou tout simplement avoir conscience… En un mot, juger est penser, et étymologiquement « peser », peser le pour et le contre en vue de l’efficacité, de la vérité ou de la justice. Certes, il est possible de ne pas prendre position, mais pour ce faire il faut encore juger soit que l’on manque d’un ensemble de compétences ou de discernement pour le faire, soit qu’on peut s’abstenir de juger selon l’objet (son éloignement par rapport à nos préoccupations) ou le moment qui sont pris en considération. Ajouter à cela, le mot « jugement » désigne à la fois le processus de réflexion lui-même et la finalité de celui-ci : la décision. Or, si « décision » implique « discrimination », elle ne signifie pas — nécessairement ! — « condamnation ». Ces distinctions (qui sont aussi des jugements) une fois établies, trois questions se posent : Qui peut juger ? Comment bien juger ? Dans quel but juger et surtout exprimer son jugement ?

Qui peut juger ?

Généralement, on parle du jugement de fait et du jugement de valeur. Le premier porte sur des réalités dites « objectives » ; reconnus universellement comme valides, leurs énoncés ne sont plus des thèses débattues. À ce titre, ils peuvent servir de principes de base à une recherche scientifique avancée. Tel est, par exemple, l’héliocentrisme pour l’astrophysique. Néanmoins, si cette dernière conception semble être « encore » une évidence, il n’en va pas de même de toutes les théories que l’on croit scientifiques. De fait, le darwinisme n’est-il pas mis à mal par le créationnisme !? Parallèlement, « Socrate est juste » peut très bien être un jugement de fait, objectif et empirique du même ordre que « cette pierre est lourde » : c’est-à-dire que l’on peut effectivement observer que Socrate se comporte — à un tel moment précis et selon tel ou tel critère communément accepté — avec justice.

Le jugement de valeur (ou de goût) ne porte pas lui sur une propriété intrinsèque à l’objet (choses ou circonstances) dont il est question, mais est inscrit dans le sujet qui évalue (ou dans l’œil de celui qui juge) selon les normes, le plus souvent sociales, qui le conditionnent. Autrement dit, selon la communauté à laquelle il appartient, l’individu accordera plus ou moins de valeur voire pas du tout, aux notions de justice, de bonté et de beauté. Par exemple, l’argent a/est sans doute une valeur, mais l’appréciation de celle-ci diffère selon le milieu, la formation qui sont les nôtres ou encore selon l’idéologie à laquelle nous souscrivons.

Si le jugement se révèle être ainsi un puissant discriminant socioculturel, en revanche, il ne se réduit pas non plus à l’application d’une norme collective (règle, code, loi, critère) implicite ou explicite. En réalité, sans avoir en amont analysé la validité de cette norme, chacun active aussi un processus d’interprétation qui lui et propre et qui prend la forme plus personnelle de ses croyances et expériences, de ses peurs et préjugés.

Comment bien juger ?

Sans doute l’analyse exhaustive par une personne « extérieure », neutre et légitimée aussi bien par ses compétences reconnues que par l’exercice honnête de son discernement sont des critères pour formuler la validité d’un jugement. Encore faut-il une écoute respectueuse de chacun fondée sur l’ouverture d’esprit, la sincérité d’un échange de valeurs et de références pour que sa validité puisse être appréciée et ce, toujours dans un contexte bien précis. Il n’y a plus de « jugement universel » !

Qu’il s’agisse de se juger soi-même ou de juger l’autre, de savoir qui l’on est ou d’évaluer l’autre, interfère toujours, en ces deux types de jugement, un mécanisme de projection. Dans le premier cas, le miroir est inévitablement brouillé : Suis-je l’être que moi-même je pense être ou celui que les autres voient comme tel ou tel ? Suis-je davantage celui que je fus, celui que je suis maintenant ou encore celui que je serai ? Dans le second cas, critiquer autrui c’est souvent lui attribuer les défauts (ou les qualités) que nous ne savons pas reconnaître en nous, cette part d’ombre que nous n’osons pas nous avouer.

Dès lors, avoir du jugement, serait-ce ne pas juger ? Comment ne plus porter un avis sur les autres ou sur leurs comportements, sur une situation ou sur soi-même ? En fait, le non-jugement exige une stabilité de ses émotions, un contrôle de ses pensées, et avant tout une acceptation de la réalité telle qu’elle est, satisfaisante ou non. En m’immergeant dans la réalité telle qu’elle est, ma pensée cesse de fonctionner de manière binaire (parasitée par les « j’aime / je n’aime pas »), mon mental s’apaise. Grâce à cette discipline, je peux me rendre disponible à mon propre ressenti, mais aussi présent à la parole de l’autre, cela m’aide à le comprendre avec empathie (à me mettre à sa place et non plus à m’en distinguer). Tel est le non-jugement : une clé pour aimer.

Dans quel but exprimer son jugement ?

Toutefois, lorsque nous ne pouvons nous abstenir de porter un jugement sur l’autre (car reconnaître sa singularité, c’est ne pas être indifférent à son existence et donc le « juger » digne d’intérêt) et de lui en faire part, il convient de nous demander pourquoi nous agissons de la sorte. Est-ce en vue de le faire progresser selon ses propres potentialités ou est-ce pour le rabaisser à l’échelle de nos propres désirs égocentriques ? Formuler cette alternative peut paraître simple, par contre il est ardu de la dénouer en faisant preuve de la plus grande honnêteté possible.

À côté de cette dimension morale, psychologique et éducative, c’est aussi sur le plan politique que le partage et la confrontation des jugements importent. Leur appréciation, leur pertinence, leur remise en question permettra peut-être de voir émerger un compromis « éclairé » qui revêt aussi la marque d’un « meilleur » sens commun. Une nouvelle « sagesse pratique » en quelque sorte verrait alors le jour et c’est au profit de celle-ci que chacun pourrait se sentir, de nouveau et réellement, mobilisé en vue d’un changement collectif.

Pour aller plus loin, quelques questions à vous poser :

  1. Sans doute avez-vous déjà porté sur une personne, un comportement ou une situation, un jugement que vous avez, ensuite, reconnu comme faux. Comment expliquez-vous cette erreur d’évaluation ou d’appréciation initiale ?

  2. Dans la forme de jugement (qu’on appelle un syllogisme) qui suit, qu’est-ce qui vous étonne ? Et pourquoi ?

« Tous les chats sont mortels. »

« Socrate est mortel. »

« Donc Socrate est un chat. »

Prochaine rencontre : le jeudi 25 janvier 2018 à 19h en la Bibliothèque publique de Vielsalm.

Thème de la soirée : « L’homme et la technique ? »

 

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