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AVONS-NOUS CE QUE NOUS MÉRITONS ?

Compte-rendu de l’atelier philosophique du 23 novembre 2017 animé par Alain Wuidar, agrégé de philosophie.

Défis sociétaux

Sous la notion de mérite qui, à première vue, peut paraître anodine, se cachent en fait d’importants défis sociétaux. De ceux qui mesurent toute la distance qu’il y a entre le droit formel et le droit tel qu’il se manifeste concrètement dans la vie quotidienne, entre la justice sociale proclamée et l’équité réelle toujours souhaitée.

Accepter le réel

Pourquoi, lorsqu’un événement survient, nous félicitons-nous : « Je l’ai bien mérité », ou nous lamentons-nous « Je ne méritais pas cela », tantôt avec un sentiment de justice, tantôt avec un sentiment d’injustice ? En fait, vu que les champs du réel et le sentiment de justice ne se recouvrent que rarement, il serait préférable de ne plus nous torturer inutilement et ainsi accepter, de façon clairvoyante, le réel tel qu’il est. Autrement dit, et si nous décidions de nous mettre dans un état positif de réceptivité à l’égard ce qui nous arrive tout simplement !

Mérite et critères d’attribution

Dans une économie de marché néolibérale, la « performance » est un critère décisif pour l’attribution d’une récompense. Par là, l’être humain se voit réduit à une liste de compétences prédéfinies qui sont à la fois constructibles, mesurables et utilisables. De nos jours, la reconnaissance d’une vertu, d’un comportement positif et inattendu ou encore d’un dévouement pour une cause noble ne valent plus guère l’estime d’autrui.

Mérite comme fonction idéologique

Le mérite consiste parfois à justifier l’existence d’inégalités sociales comme étant d’origine naturelle. C’est une façon de nous faire croire qu’il est juste qu’il y ait des inégalités. Corrélat de cette conception, une certaine idée de la réussite sociale est favorisée au détriment d’autres talents individuels, moins socialement valorisés, moins reconnus, et donc moins objets de préoccupations de la part du système éducatif.

Dans cette perspective, ne devrait-on pas plutôt accorder aux plus défavorisés la jouissance réelle de leurs droits ? Cela pourrait se faire par l’octroi d’un revenu, par l’accès à l’éducation (de qualité !), mais aussi à l’exercice effectif de leur liberté d’agir et même d’être ambitieux ! Cette idée est aujourd’hui reprise sous la notion de discrimination positive (un traitement préférentiel est attribué à une catégorie de personnes qui, en raison d’une appartenance de classe, d’ethnie ou de religion, mais aussi de leur sexe ou d’âge, ou de toute forme d’« handicap », sont habituellement confrontées à un manque d’opportunités). Au-delà d’une justice sociale formelle (et biaisée par et au profit de ceux qui sont au pouvoir), il s’agirait donc d’instaurer une bien plus grande équité concrète entre tous, et cela dès le départ de chaque trajectoire de vie.

Prenons un exemple. À l’encontre du discours politique qui, depuis plusieurs décennies, revendique l’égalité de tous les apprenants, n’y a-t-il pas de quoi s’étonner que l’école soit toujours aussi sélective ? Qui mieux est, celui qui réussit sans effort n’est pas plus « méritant » que celui qui a échoué malgré tous ses efforts, cela on le sent bien. Alors, si la notion de mérite « scolaire » doit subsister, ne devrait-elle pas davantage cibler le dépassement de soi, être orientée sur l’incitation à produire une société meilleure à travers le développement par chacun de ses propres capacités ?

Pour une redéfinition du mérite

Le mérite doit-il devenir un terme obsolète, un concept dépassé ? Pas nécessairement. D’abord, il demeure un critère d’appréciation d’autrui : la reconnaissance ou non de la valeur intrinsèque de l’autre est ce qui rend possible la vie en société. D’un côté, il apparaît juste de récompenser l’individu en proportion des efforts qu’il a fournis et de la volonté dont il a fait preuve pour développer ses dispositions personnelles ; d’un autre côté, cela ne devrait se faire que dans la mesure où celles-ci sont évaluées non pas en tant que telles, mais en fonction de l’intérêt qu’elles comportent pour l’ensemble de la société. Et c’est là que réside toute la différence !

Enfin, même si le mérite n’est qu’une forme de fiction, celle-ci peut être à la fois utile, en termes de stimulation et de motivation, de défi et d’émulation, mais aussi néfaste, avec ses effets pervers lorsqu’il s’agit de compétition, d’inflation à l’effort et de son caractère inutilement élitiste. En France, par exemple, obtenir son baccalauréat signifie, chaque année, une tension considérable dans le chef d’une importante frange de la population, mais ce diplôme obtenu, que vaut-il encore aujourd’hui ? Quelle perspective réelle d’avenir offre-t-il vraiment ?

Pour aller plus loin, encore quelques questions :

  1. Avons-nous le droit de nous plaindre ?

  2. Doit-on préférer la formule néolibérale « à chacun selon ses mérites » ou la formule marxiste « à chacun selon ses besoins » ?

  3. L’Homme doit-il être au service de la société, assurer sa prospérité de celle-ci, ou, est-ce l’inverse, la société doit-elle être au service de l’Homme, veiller sur le bonheur et la liberté de ce dernier ?

Prochaine rencontre :

le jeudi 14 décembre à 19h en la Bibliothèque publique de Vielsalm

Thème de la soirée : « Faut-il ne juger de rien ? »

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