Café philo

À LA RECONQUÊTE DE NOTRE ESPRIT NOMADE

Compte-rendu de l’atelier philosophique du 16 mai 2019,
animé par Alain Wuidar, agrégé de philosophie

Le mouvement et ses rythmes. Quelle se réalise dans le domaine de la science physique ou dans le champ de la philosophie, l’étude de l’espace ne se conçoit guère sans celle du temps (la théorie de la relativité générale d’Einstein l’a plus que confirmé). De même, une analyse de la mobilité si elle se veut judicieuse ne peut négliger cette variable qui est celle de la vitesse. Un homme ou une femme d’affaire qui se rend sur son lieu de mission empruntera plus sûrement l’avion que celui ou celle pour qui le chemin constitue une fin en soi. Dans le premier cas on parlera d’itinérance (connue d’avance, la destination importe avant tout) ; dans le second cas, on choisira les termes d’errance (le désir d’aventure et de découverte y est privilégié). Entre ces deux rapports au voyage, il serait sans nul doute possible de situer moult autres genres de déplacements : le pèlerinage, la transhumance estivale de masse, la migration (qui est très souvent associée au besoin de fuir des conditions politiques, économiques, financières et/ou climatiques devenues réellement ou non insoutenables)…

Le pseudo-nomadisme numérique. Qui dit « mondialisation » évoque la circulation générale, en théorie du moins, des biens et des personnes. En l’occurrence, la notion de néo-nomadisme a été avancée. Inutile d’établir la liste comparée des inconvénients mais aussi avantages de cet état actuel du monde. Plus intéressante est la question de savoir ce qu’induit la numérisation dans le rapport de l’être humain avec son milieu réel. Il est possible que ce soient les termes de schizophrénie et d’ubiquité qui caractérisent le mieux ce mode contemporain d’« habiter ». Une présence-absence : corporellement ici mais mentalement au loin voire très loin, se conjugue avec le don délétère d’être joignable (ou contrôlable) en tout lieu et en tout heure, ou partout psychiquement absent bien que partout virtuellement présent.

Habiter différemment la Terre. L’écologie, comme relation de l’Homme avec son environnement naturel, peut également se concevoir sous un critère de territorialité. Et si, traditionnellement, on a, sur ce point, opposé au sédentarisme le nomadisme, en réalité cette distinction n’est nullement aussi tranchée qu’elle apparaît ! Être sédentaire ne signifie pas vivre cloîtré ; il peut se déplacer dans l’espace d’une région pourvu que celui-ci soit délimité par ses habitudes de vie qui, parfois, peuvent se confiner en ses besoins vitaux. De même, le vrai nomade, tel qu’il peut encore subsister, circule en une aire géographique définie par ses points de ressources saisonniers (un pâturage, un point d’eau, une zone giboyeuse, un habitat naturel où se réfugier, etc.). Deux différences demeurent néanmoins dont l’une est de taille : 1) soit on rapporte ses victuailles à la maison, soit on va à leur rencontre, 2) soit on surexploite, sans y faire grande attention, la nature dont on ignore le rythme, soit on veille soigneusement et intelligemment à sa préservation en tâchant de vivre à son diapason. C’est ainsi que face à la globalisation qui strie la surface du globe par tous ses flux, un repli bien réfléchi sur un terroir donné semble annoncer la redécouverte des valeurs propres, non pas du sédentarisme, mais du nomadisme premier : le respect de la nature, donc, mais aussi des formes retrouvées de liberté et d’autonomie, mais encore de solidarité, de partage, de sociabilité et d’hospitalité.

L’avenir nomadique de l’histoire. Telle qu’elle nous a été racontée au cours de ces derniers siècles, l’histoire a massivement identifié l’avènement de la civilisation avec, au début du Néolithique (vers 6 000 ans avant notre ère), les premières implantations agricoles en Mésopotamie (pour ce qui est de notre hémisphère occidental). Or, cette approche ne fait vraiment guère cas de plusieurs millénaires de coexistence entre les deux grandes façons d’occuper la Terre, elle semble même quelque peu aveugle aux grands apports culturels — dans les deux sens ! — qu’ont aussi constitué les invasions, les colonisations et les migrations. Que serait en effet aujourd’hui l’Europe sans ceux qui, nombreux, furent d’abord ses envahisseurs celtes, francs, grecs, romains et arabes !? Ces peuplades et ethnies ne furent pourtant pas des barbares et encore moins un péril anti-civilisationnel. Quoique, dans l’absolu, il conviendrait encore de se donner le temps de revoir, à l’aune de notre présente époque, les critères susceptibles de caractériser le civilisationnel. Retenons simplement que les peuples de pêcheurs et chasseurs-cueilleurs méritent certainement bien plus qu’une muséification et mythification (à l’instar des Amérindiens), car s’ils sont en voie d’appartenir â l’histoire (par leur extinction), ils ont aussi fait l’histoire voire ils sont l’histoire… de demain.

Quelques questions pour aller plus loin

  1. Pourriez-vous comparer, peut-être par empathie, les rapports psychosociologiques à leur environnement qui sont ceux, d’une part, des personnes cloîtrées ou des hikokomori (qui, au Japon, désignent les personnes qui restent enfermées durant des mois dans leur appartement ou leur chambre) et, d’autre part, des pèlerins ou des « vagabonds mystiques » ?

  2. Que connaissez-vous et que pensez-vous des conditions qui sont celles des « gens du voyage », Tsiganes, Roms, Bohémiens, Manouches et Gitans… ? Quel avenir leur souhaiteriez-vous ?

  3. Quels seraient, selon vous, les critères d’un voyage idéal ? Et dans quelle rubrique le classeriez-vous entre l’errance et le sédentarisme le plus strict ?

Vous serez averti de la prochaine rencontre qui, à la rentrée, se tiendra en la Bibliothèque publique de Vielsalm.