Café Philo

La Querelle du beau et de l’art

Compte-rendu de l’atelier philosophique du 29 novembre 2018, animé par Alain Wuidar, agrégé de philosophie.

L’art dit contemporain prête souvent à la raillerie, ou au ricanement qui, lui, en dit long : « ça n’a rien à voir avec « ma » conception de la beauté ; d’ailleurs, ce n’est même pas de l’art ! ». Et puis, on se moque facilement de ceux qui dépensent des sommes astronomiques pour ce « truc ». Pourtant…

Certes, il convient d’établir des distinctions (ou des nuances) parmi toutes les œuvres aujourd’hui présentées au public, mais si nous pouvions aussi essayer de changer notre perception et de nous interroger à nouveau ! L’art doit-il nécessairement être associé au beau ? Et puis quels sont en réalité les critères de l’esthétique ? Est-ce la symétrie, le nombre d’or, la perspective, l’harmonie… et si, en fait, la réponse n’était pas si évidente ?

Un exemple emprunté au cinéma

Au nom de la rentabilité, le film hollywoodien est généralement ce qu’on appelle une « production » – soit un assemblage de divers ingrédients qui ont déjà marché auprès d’un large public acquis d’avance (un héros qui lutte pour sauver le monde, une histoire d’amour contrariée, quelques explosions de-ci de-là, des décors qui suscitent un sentiment apaisé d’évasion…). Au contraire, le film d’art et d’essai, moins susceptible a priori de rencontrer une grande audience, serait appelé « création ». Il vise à innover tant au niveau du contenu qu’au niveau du style. Le but recherché est de nous arracher à notre conditionnement sociocognitif, afin de réveiller nos sentiments endormis mais aussi nos questionnements. À partir d’une représentation du monde ainsi modifiée, un sens nouveau se dégage pour lequel une mobilisation redevient envisageable. L’art contemporain ne cherche donc plus à reproduire « à l’identique », ne prétend plus nécessairement au beau « classique », mais à changer nos lentilles idéologiques.

Beauté et valeur.

Comment expliquer que certaines œuvres d’art contemporaines atteignent des sommes mirobolantes lors de leur vente aux enchères ? Une description de l’ensemble du marché de l’art s’imposerait pour y répondre. Toutefois, le moteur de valorisation semble résider dans le discours relatif à l’œuvre elle-même : tantôt sincère, tantôt pseudo-critique il est véhiculé par des personnalités reconnues dans le champ culturel qui ont misé gros sur l’« artiste » ou encore par les médias, eux-mêmes entre les mains de financiers qui sponsorisent ce genre de manifestations artistiques. En somme, le marketing est souverain dans cette poche de marché, extrêmement lucrative — notamment parce qu’elle jouit d’une totale absence de régulation !

Un des paradoxes surprenants aujourd’hui est qu’une œuvre qui souhaite dénoncer ce marché de l’art peut très bien acquérir elle-même une valeur marchande tout à fait exubérante. Récent témoin de cette ambivalence est « La Fille au ballon » du collectif Banksy. Par son auto-destruction programmée lors de sa vente chez Sotheby pour décrier le marché de l’art, cette « performance » (diffusée à travers le monde) a multiplié le prix auquel ce « graphe » venait juste d’être vendu. Simple provocation calculée ou formidable coup de marketing ?

L’erreur serait néanmoins de réduire l’art contemporain à l’art ainsi promu. Car, assurément, une création artistique « authentique » perdure. Il nous appartient d’aller personnellement à sa rencontre, de faire une démarche consciente, et ainsi nous laisser surprendre par ses prétentions esthétiques véritables — non directement financières.

Trois questions pour aller plus loin :

  1. Pouvez-vous témoigner d’une expérience personnelle forte devant une œuvre d’art ?

  2. L’art peut-il n’avoir qu’une fonction décorative ?

  3. Faut-il une culture artistique pour apprécier l’art ?

Prochaine rencontre : le jeudi 13 décembre 2018 à 19h30 en la Bibliothèque publique de Vielsalm

Thème de la soirée : « comment l’histoire nous est-elle contée ? »

Café philo

L’être humain, qu’est-ce donc ?

Compte-rendu de l’atelier philosophique du 18 octobre 2018 animé par Alain Wuidar, agrégé de philosophie.

À la suite de la révolution copernicienne qui a consacré l’héliocentrisme, une autre, pas moins importante, se profile aujourd’hui. De fait, le « dérèglement » climatique dû à l’« anthropocène », la résurgence d’un racisme décomplexé, comme la mauvaise condition animale, la robotisation et la numérisation tout azimut…portent à nous interroger sur la place dominante que nous, êtres humains, prétendons toujours occuper à la surface du globe. L’homme chrétiennement consacré « maître de la terre » est une affirmation que la Renaissance humaniste n’a d’ailleurs pas remis en question. Pas plus d’ailleurs que la Modernité !

On sait combien le rationalisme cartésien du XVIIe siècle a marqué la science moderne et infuse encore la recherche contemporaine : seul l’être humain possède une âme, il est une « chose » pensante, tandis que l’animal est un automate qui, démuni de pensée, n’éprouve aucune émotion. Pourtant, déjà au IVe siècle av. J.-C., Aristote (probablement parce qu’il avait connu la condition de métèque à Athènes, mais aussi parce qu’il avait durant des années fait œuvre de naturaliste), était déjà bien loin de soutenir une telle discrimination « morbide ». Le corps matériel et le spirituel sont, pour ce philosophe grec, indissociables. L’être humain est une espèce animale parmi d’autres, et non un genre d’être distincts. Selon lui, il n’y a pas de doute que tous les vivants ont une âme. Mais celle-ci comporte diverses fonctions. Les plantes ont seulement une âme animée d’une fonction végétative, celle des animaux possède à la fois une fonction végétative et sensitive, celle des hommes, enfin, est dotée en plus d’une fonction intellectuelle.

Depuis quelques décennies, la question de savoir ce qui distingue l’être humain des autres espèces vivantes bénéficie d’une multitude de réponses : la conscience, la culture (religieuse, philosophique, littéraire, politique, économique…) et la technique, avec leur transmission, et donc l’éducation, mais aussi bien sûr la raison, avec l’empathie et la morale, la quête « gratuite » de type spirituel et esthétique, le travail et l’organisation sociale, le rire et l’imagination, la symbolisation et l’articulation syntaxique… Or, cette démultiplication de critères n’est-elle déjà pas, en elle-même, l’indice que l’on ne sait plus tout à fait où se situe la frontière entre l’homme et les autres composantes du monde ?

Mais, il y a plus. Car, si l’on s’interroge sur cette question en elle-même, on est amené à se demander dans quelle mesure l’on peut réellement échapper à l’anthropocentrisme ? En d’autres termes, n’est-ce pas encore l’homme qui se pose la question de savoir ce qui l’isole des autres dimensions, non seulement animales, mais aussi…physico-chimiques ? Ou encore, pourquoi et comment se la pose-t-il ?… L’évolution de l’intelligence artificielle et la capacité de mutation reconnue aux virus, entre autres processus gagnant leur autonomie par rapport à l’homme, ne viennent-ils pas déjà provoquer l’être humain en sa suprématie ?

Et si la pensée orientale traditionnelle pouvait ici nous guider dans la poursuite de notre réflexion ? À titre d’exemple, la langue japonaise possède un terme, celui de « cocolo » qui désigne l’âme vue comme un tout, fait d’intelligence, de sensibilité, de réflexion et d’émotion… dont tout le cosmos participe. Alors, l’être humain ne serait-il plus qu’un être, qu’un élément parmi d’autres au sein de l’univers ?

Deux questions pour aller plus loin :

  1. Qu’est-ce que l’homme aurait a gagné ou à perdre (avantages et inconvénients) de se mettre davantage « au diapason » de la nature ?

  2. Qu’aimeriez-vous faire et même comment seriez-vous prêt à vivre pour occuper une autre place, plus en harmonie avec l’univers ?

Prochaine rencontre : le jeudi 29 novembre 2018 à 19h30 en la Bibliothèque publique de Vielsalm

Thème de la soirée : « La Querelle du beau et de l’art »