Café Philo

Compte-rendu de l’atelier philosophique du 13 décembre 2018,
animé par Alain Wuidar, agrégé de philosophie.

Quelle source ?
Aujourd’hui, l’on ne croit plus, comme jadis Saint Augustin, à une quelconque Providence divine censée guider l’humanité sur la voie d’une Cité idéale. Quant à la lutte des classes observée par Marx, ce n’est pas vraiment non plus à une société égalitaire qu’elle nous a conduits ! Enfin, si Kant et Hegel aspiraient à une organisation étatique et inter-étatique, fondée sur la rationalité, vouée à la paix et par là garante du bien-être universel, il faut bien reconnaître qu’en nos jours, l’institutionnalisation, comme telle, suscite à son égard moult suspicion (comme l’OTAN, ce « grand machin » selon le Général de Gaulle). Quant à vouloir s’attarder aux paroles des soi-disant experts contemporains, l’on se souviendra facilement qu’un grand nombre d’entre eux n’ont pas eu peur, dans le passé, de se ridiculiser lorsqu’ils se sont mis en tête d’être aussi prophètes.

L’histoire – une science ?
Quant à l’histoire, même si elle manifeste un souci évident de scientificité, elle ne peut jamais, elle-même, se présenter autrement que sous la forme d’une reconstruction d’une suite d’événements, avec une visée peu ou prou — et pour bien faire consciente — propagandiste. Au 19e siècle, Michelet, en France, et Pirenne, en Belgique, n’ont-ils pas prétendu écrire, ou plutôt inventer, une histoire nationale ? Par ailleurs, l’histoire nous est aujourd’hui racontée de bien des manières : films, BD, romans… qui peuvent-être historiques mais aussi de science fiction, concerner notre propre histoire passée ou à avenir, mais aussi celles de populations plus lointaines dont dès lors nous ne nous sentons plus tout à fait étrangers. Foisonnement kaléidoscopique d’événements et de repères qui brouillent toute tentative d’intelligibilité
unique.

Et notre rapport au temps.
Alors le monde ne serait-il tissé que de bruits et de fureurs, de hasard et de contingence, d’aventures discontinues et irréconciliables entre elles ? Donner à l’histoire une signification et une direction n’est-ce pas finalement vouloir faire œuvre, sinon impossible, du moins vaine ? Faut-il nous désoler d’une telle fatalité ou, au contraire, nous réjouir de l’exercice de notre liberté qui s’y manifeste ? En réalité, c’est notre rapport actuel à l’histoire qu’il nous faut interroger. À une conception du temps cyclique, basée sur
un ensemble de récits mythiques destinés à assurer la cohésion sociale, a succédé une conception linéaire et déterministe du temps, portée de son côté par une idéologie du progrès. Grâce à ce changement d’optique, l’être humain cessa de suivre « passivement » le rythme régulier des saisons et crut aussi pouvoir participer à l’avènement d’un monde meilleur. Mais qu’en est-il à notre époque où un optimisme de cette sorte n’est plus de mise ? Considérée au niveau mondial, le temps de l’histoire peut paraître sous forme sinusoïdale. Marquées par des périodes d’apogée, d’effondrement, de transition, et de nouvel essor, des fluctuations réfèrent à la cadence suivie par les mouvements sociopolitiques (la remontée de l’extrême droite en Europe, par exemple), économico-financiers (telles les crises bancaires et boursières) et géostratégiques (essentiellement, le rapport de forces entre les grandes puissances). Mais, sur le plan du vécu individuel, là
où tout semble s’accélérer (bombardés que nous sommes par les médias de tous genres), il est facile, si l’on y prend garde, de nous retrouver déboussolés.
Du passé, on se contentera de recueillir quelques bribes pour éclairer un tant soit peu le présent ; vis-à-vis du futur, on cherchera à se rassurer par la formulation de quelques vagues pressentiments. L’évocation nostalgique de grandes épopées modernes, devenues elles-mêmes quasi légendaires (« Napoléon », le « Far West », « Mai 68 »…), continue à faire apparemment recette dans la sphère des médias. Néanmoins,
certains historiens préfèrent parler de notre temps en termes de « présentisme ». Or, il ne faut pas s’y tromper : cette survalorisation du temps présent, dont il s’agit, n’en demeure pas moins, elle-même, un rapport au temps et donc à l’histoire… empreint d’un sentiment d’utilité, plus personnel et immédiat !

Trois questions pour aller plus loin :

  1.  Prenez n’importe quelle image qui vous vient en tête s’agissant du passé ou du futur, combien ne vous est-il pas difficile de l’exposer hors du brouillard et de la schématisation dont l’histoire l’a pourvue ?
  2. Pensez-vous que notre rapport actuel à l’histoire est démythifié ou désidéologisé ?
  3. Mais à quoi donc sert l’histoire finalement ?

Prochaine rencontre : le jeudi 31 janvier 2019 à 19h30 en la Bibliothèque publique de Vielsalm
Thème de la soirée : « Transition : la fin d’un monde »

Café Philo

La Querelle du beau et de l’art

Compte-rendu de l’atelier philosophique du 29 novembre 2018, animé par Alain Wuidar, agrégé de philosophie.

L’art dit contemporain prête souvent à la raillerie, ou au ricanement qui, lui, en dit long : « ça n’a rien à voir avec « ma » conception de la beauté ; d’ailleurs, ce n’est même pas de l’art ! ». Et puis, on se moque facilement de ceux qui dépensent des sommes astronomiques pour ce « truc ». Pourtant…

Certes, il convient d’établir des distinctions (ou des nuances) parmi toutes les œuvres aujourd’hui présentées au public, mais si nous pouvions aussi essayer de changer notre perception et de nous interroger à nouveau ! L’art doit-il nécessairement être associé au beau ? Et puis quels sont en réalité les critères de l’esthétique ? Est-ce la symétrie, le nombre d’or, la perspective, l’harmonie… et si, en fait, la réponse n’était pas si évidente ?

Un exemple emprunté au cinéma

Au nom de la rentabilité, le film hollywoodien est généralement ce qu’on appelle une « production » – soit un assemblage de divers ingrédients qui ont déjà marché auprès d’un large public acquis d’avance (un héros qui lutte pour sauver le monde, une histoire d’amour contrariée, quelques explosions de-ci de-là, des décors qui suscitent un sentiment apaisé d’évasion…). Au contraire, le film d’art et d’essai, moins susceptible a priori de rencontrer une grande audience, serait appelé « création ». Il vise à innover tant au niveau du contenu qu’au niveau du style. Le but recherché est de nous arracher à notre conditionnement sociocognitif, afin de réveiller nos sentiments endormis mais aussi nos questionnements. À partir d’une représentation du monde ainsi modifiée, un sens nouveau se dégage pour lequel une mobilisation redevient envisageable. L’art contemporain ne cherche donc plus à reproduire « à l’identique », ne prétend plus nécessairement au beau « classique », mais à changer nos lentilles idéologiques.

Beauté et valeur.

Comment expliquer que certaines œuvres d’art contemporaines atteignent des sommes mirobolantes lors de leur vente aux enchères ? Une description de l’ensemble du marché de l’art s’imposerait pour y répondre. Toutefois, le moteur de valorisation semble résider dans le discours relatif à l’œuvre elle-même : tantôt sincère, tantôt pseudo-critique il est véhiculé par des personnalités reconnues dans le champ culturel qui ont misé gros sur l’« artiste » ou encore par les médias, eux-mêmes entre les mains de financiers qui sponsorisent ce genre de manifestations artistiques. En somme, le marketing est souverain dans cette poche de marché, extrêmement lucrative — notamment parce qu’elle jouit d’une totale absence de régulation !

Un des paradoxes surprenants aujourd’hui est qu’une œuvre qui souhaite dénoncer ce marché de l’art peut très bien acquérir elle-même une valeur marchande tout à fait exubérante. Récent témoin de cette ambivalence est « La Fille au ballon » du collectif Banksy. Par son auto-destruction programmée lors de sa vente chez Sotheby pour décrier le marché de l’art, cette « performance » (diffusée à travers le monde) a multiplié le prix auquel ce « graphe » venait juste d’être vendu. Simple provocation calculée ou formidable coup de marketing ?

L’erreur serait néanmoins de réduire l’art contemporain à l’art ainsi promu. Car, assurément, une création artistique « authentique » perdure. Il nous appartient d’aller personnellement à sa rencontre, de faire une démarche consciente, et ainsi nous laisser surprendre par ses prétentions esthétiques véritables — non directement financières.

Trois questions pour aller plus loin :

  1. Pouvez-vous témoigner d’une expérience personnelle forte devant une œuvre d’art ?

  2. L’art peut-il n’avoir qu’une fonction décorative ?

  3. Faut-il une culture artistique pour apprécier l’art ?

Prochaine rencontre : le jeudi 13 décembre 2018 à 19h30 en la Bibliothèque publique de Vielsalm

Thème de la soirée : « comment l’histoire nous est-elle contée ? »