Café Philo

TRANSITION : LA FIN D’UN MONDE ?

Compte-rendu de l’atelier philosophique du 31 janvier 2019,
animé par Alain Wuidar, agrégé de philosophie.

Constat et essais de réponses

Le constat des dégâts est aujourd’hui indiscutable : surconsommation d’énergie et pollution atmosphérique ; appauvrissement des ressources du globe ; perte considérable en matière de biodiversité ; démographie galopante et encore risques planétaires accrus en matière de santé, etc.

En parallèle, des solutions émergent : établissement de limites en matière de ressources énergétiques et quête de nouvelles formes « renouvelables » d’énergie ; introduction de justice sociale, de solidarité et de subsidiarité ; recherche d’équilibre psychique et aide aux personnes les plus défavorisées ; développement d’une culture coopérative, apprentissage expérimental et mise en réseau des initiatives locales ; et encore développement d’une vision optimiste et d’un esprit créatif, etc.

Les acteurs et les compétences:

La mise en œuvre de la transition se joue à plusieurs niveaux : au niveau individuel, travailler à son développement personnel et spirituel peut contribuer à l’évolution globale de la société ; sur le plan relationnel, l’entraide, la reconnexion à la Nature, le soutien mutuel nous laissent espérer que tout n’est pas perdu ; à l’échelle locale, l’associatif et le politique ont déjà multiplié leurs engagements (citons entre autres, l’achat groupé de biens et d’énergie, l’échange de services et de savoirs, le circuit-court, la constitution de réserves en eau, aliments et bois…) ; l’entreprise de son côté, qu’elle soit régionale ou internationale, se voit de plus en plus contrainte de répondre à une clientèle critique (que ce soit par conviction ou pour leur image de marque) ; et enfin l’État qui, à côté de sa politique de taxation, de subsidiation et d’encouragement au bénévolat, et pour peu qu’il puisse un peu se soustraire à la pression de grands holdings, serait en mesure d’induire une sensibilité de masse quant à la manière de consommer — moins, mieux et plus intelligemment — biens, services et énergie.

Un petit coup d’œil sur l’histoire « énergétique » et les perspectives d’avenir

Malgré les diverses grandes crises (épidémies, famines, guerres…) et les bouleversements (irruptions volcaniques, inondations, tremblements de terre…) qu’a connus notre planète, nos modes de vie individuels et nos organisations sociétales ont perduré sur leur lancée. À condition que ce soit à gros traits de pinceau, on pourrait dire qu’à l’exploitation d’une source d’énergie principale a été lié l’essor d’une époque voire d’une civilisation : le vent a poussé Athènes et Rome à conquérir la Méditerranée, le moulin à eau a servi la prospérité du Moyen-âge, le charbon a hissé la Grande-Bretagne et la Wallonie en tête des plus grandes puissances économiques, tandis qu’aujourd’hui le pétrole assure une forme d’hégémonie aux USA et à certains pays du Golfe Persique. Actuellement, ce sont les grands holdings, trusts et cartels associés à l’extraction et à la distribution des hydrocarbures qui dominent, et il est clair qu’un changement de politique générale irait à l’encontre de leurs intérêts financiers.

La résistance à la technique énergétivore et polluante n’est pas nouvelle. Déjà aux 18e et 19e siècles c’était une réalité avec, par exemple, les médecins britanniques et parisiens qui s’alarmaient des effets toxiques de l’air sur les populations. Et aujourd’hui, où en sommes-nous en matière d’énergie ? Que ce soit le bois (avec l’Amazonie sous le régime de Bolsonaro), le gaz (avec les gazoducs aux mains de Poutine) ou le pétrole (pour faire la guerre), ils constituent à eux trois encore 90 % de l’énergie utilisée à travers le monde. Quant aux énergies dites renouvelables elles ne sont ni totalement recyclables ni elles-mêmes inépuisables… Et enfin, si les réserves de pétrole sont jugées encore « suffisantes » à moyen terme, un problème dans leur approvisionnement ne pourrait survenir qu’à la suite d’un déséquilibre entre les grandes puissances… Alors que d’aucuns semblent ne pas avoir peur de foncer droit dans le mur, d’autres s’inquiètent de vivre déjà l’effondrement.

Mais peut-on encore éviter l’inévitable ?

L’effondrement en cours ne doit pas être un prétexte pour sonner la démobilisation. Nous demeurons plus que jamais responsables vis-à-vis des générations à venir. Si cela doit passer par le choix d’une existence plus modeste faite d’objectifs atteignables au sein d’une convivialité reconquise, de nouvelles visées éducatives doivent forcément être mises en place. La question n’est pas de savoir s’il déjà trop tard ou s’il est encore temps. Il nous faut bien davantage changer de rythme. Et de « maîtres (capitalistes) de la Terre », il nous faut (re)devenir les « gardiens (spirituels) de la Création ». Et si nous nous efforcions d’être des « Néo Noé » !

Quelques questions pour aller plus loin

  1. « Tout discours est idéologique » et ce texte ne fait pas exception à la règle. Imaginons que soit mise en place une technologie qui sauve définitivement la planète. La voie écologique, au sens très général du terme, ne s’imposerait plus alors comme la seule voie évidente. Quelles seraient les valeurs que devrait néanmoins préserver ou retrouver l’humanité pour repartir sur de bonnes bases ?

  2. Est-ce le passage par un grand chaos ou une période d’« anarchie », la mise en place ou la redécouverte d’une coopération au niveau local, régional… ou, au contraire, est-ce le recours à un pouvoir fort et centralisateur qui nous permettra d’atteindre un « renouveau » ?

Prochaine rencontre : le jeudi 21 février 2019 à 19h30 en la Bibliothèque publique de Vielsalm

Thème de la soirée : « Le lobbying : poison pour la démocratie»

 

Café Philo

Compte-rendu de l’atelier philosophique du 13 décembre 2018,
animé par Alain Wuidar, agrégé de philosophie.

Quelle source ?
Aujourd’hui, l’on ne croit plus, comme jadis Saint Augustin, à une quelconque Providence divine censée guider l’humanité sur la voie d’une Cité idéale. Quant à la lutte des classes observée par Marx, ce n’est pas vraiment non plus à une société égalitaire qu’elle nous a conduits ! Enfin, si Kant et Hegel aspiraient à une organisation étatique et inter-étatique, fondée sur la rationalité, vouée à la paix et par là garante du bien-être universel, il faut bien reconnaître qu’en nos jours, l’institutionnalisation, comme telle, suscite à son égard moult suspicion (comme l’OTAN, ce « grand machin » selon le Général de Gaulle). Quant à vouloir s’attarder aux paroles des soi-disant experts contemporains, l’on se souviendra facilement qu’un grand nombre d’entre eux n’ont pas eu peur, dans le passé, de se ridiculiser lorsqu’ils se sont mis en tête d’être aussi prophètes.

L’histoire – une science ?
Quant à l’histoire, même si elle manifeste un souci évident de scientificité, elle ne peut jamais, elle-même, se présenter autrement que sous la forme d’une reconstruction d’une suite d’événements, avec une visée peu ou prou — et pour bien faire consciente — propagandiste. Au 19e siècle, Michelet, en France, et Pirenne, en Belgique, n’ont-ils pas prétendu écrire, ou plutôt inventer, une histoire nationale ? Par ailleurs, l’histoire nous est aujourd’hui racontée de bien des manières : films, BD, romans… qui peuvent-être historiques mais aussi de science fiction, concerner notre propre histoire passée ou à avenir, mais aussi celles de populations plus lointaines dont dès lors nous ne nous sentons plus tout à fait étrangers. Foisonnement kaléidoscopique d’événements et de repères qui brouillent toute tentative d’intelligibilité
unique.

Et notre rapport au temps.
Alors le monde ne serait-il tissé que de bruits et de fureurs, de hasard et de contingence, d’aventures discontinues et irréconciliables entre elles ? Donner à l’histoire une signification et une direction n’est-ce pas finalement vouloir faire œuvre, sinon impossible, du moins vaine ? Faut-il nous désoler d’une telle fatalité ou, au contraire, nous réjouir de l’exercice de notre liberté qui s’y manifeste ? En réalité, c’est notre rapport actuel à l’histoire qu’il nous faut interroger. À une conception du temps cyclique, basée sur
un ensemble de récits mythiques destinés à assurer la cohésion sociale, a succédé une conception linéaire et déterministe du temps, portée de son côté par une idéologie du progrès. Grâce à ce changement d’optique, l’être humain cessa de suivre « passivement » le rythme régulier des saisons et crut aussi pouvoir participer à l’avènement d’un monde meilleur. Mais qu’en est-il à notre époque où un optimisme de cette sorte n’est plus de mise ? Considérée au niveau mondial, le temps de l’histoire peut paraître sous forme sinusoïdale. Marquées par des périodes d’apogée, d’effondrement, de transition, et de nouvel essor, des fluctuations réfèrent à la cadence suivie par les mouvements sociopolitiques (la remontée de l’extrême droite en Europe, par exemple), économico-financiers (telles les crises bancaires et boursières) et géostratégiques (essentiellement, le rapport de forces entre les grandes puissances). Mais, sur le plan du vécu individuel, là
où tout semble s’accélérer (bombardés que nous sommes par les médias de tous genres), il est facile, si l’on y prend garde, de nous retrouver déboussolés.
Du passé, on se contentera de recueillir quelques bribes pour éclairer un tant soit peu le présent ; vis-à-vis du futur, on cherchera à se rassurer par la formulation de quelques vagues pressentiments. L’évocation nostalgique de grandes épopées modernes, devenues elles-mêmes quasi légendaires (« Napoléon », le « Far West », « Mai 68 »…), continue à faire apparemment recette dans la sphère des médias. Néanmoins,
certains historiens préfèrent parler de notre temps en termes de « présentisme ». Or, il ne faut pas s’y tromper : cette survalorisation du temps présent, dont il s’agit, n’en demeure pas moins, elle-même, un rapport au temps et donc à l’histoire… empreint d’un sentiment d’utilité, plus personnel et immédiat !

Trois questions pour aller plus loin :

  1.  Prenez n’importe quelle image qui vous vient en tête s’agissant du passé ou du futur, combien ne vous est-il pas difficile de l’exposer hors du brouillard et de la schématisation dont l’histoire l’a pourvue ?
  2. Pensez-vous que notre rapport actuel à l’histoire est démythifié ou désidéologisé ?
  3. Mais à quoi donc sert l’histoire finalement ?

Prochaine rencontre : le jeudi 31 janvier 2019 à 19h30 en la Bibliothèque publique de Vielsalm
Thème de la soirée : « Transition : la fin d’un monde »